Explosion à Beyrouth : l’évolution de l’enquête

Explosion à Beyrouth

Plus d’un an après l’explosion qui a fait plus de 200 morts, plus de 7500 blessés et dévasté une grande partie de la capitale libanaise, l’enquête officielle a du mal à percer. L’explosion a été précédée d’un énorme incendie dans un entrepôt après la déflagration de centaines de tonnes de nitrate d’ammonium mal stocké, un composé utilisé comme engrais, mais qui a été utilisé pour fabriquer des bombes. Le Liban est réputé pour sa culture de corruption et d’influence politique pour demander des comptes à toute personne importante. Voici le point de l’enquête sur l’explosion de Beyrouth.

L’implication des autorités

L’enquête sur l’explosion n’a jusque-là pas encore révélé la personne qui a ordonné l’expédition de produits chimiques. De même, on ne sait pas pourquoi les autorités ont ignoré les avertissements répétés de leur danger. Selon les investigations, Selon les investigations, les produits chimiques sont arrivés au pays à bord d’un navire en 2013 après avoir fait une escale à Beyrouth en route pour le Mozambique. L’équipage a voulu gagner plus d’argent en embauchant plusieurs pièces de machinerie lourde. Par la suite, l’équipage a refusé d’embarquer la cargaison supplémentaire car elle s’est avérée trop lourde pour le navire. Elle a donc été mise en fourrière par les autorités libanaises non-paiement des redevances portuaire et n’a plus jamais quitté le port. 

Selon le rapport de Human Right Watch (HRW), il existe des documents et des échanges entre les autorités libanaises sur les nitrates d’ammonium stockés au port depuis lors. Il a conclu que « les actions et omissions des autorités libanaises ont créé un risque déraisonnable pour la vie ». Il y a même des preuves qui suggèrent que certains responsables gouvernementaux avaient prévu la dévastation possible de la présence des nitrates et ont consciemment accepté le risque. Cela devrait constituer, en vertu du droit interne, un crime d’homicide avec intention probable et/ou d’homicide involontaire. Selon le Washington Post, la responsabilité de nitrate d’ammonium a été pendant des années passée entre différentes entités publiques et privées, dont le ministère des Travaux publics et les transports, la justice, l’armée et même une entreprise privée d’explosifs.

Les responsables libanais ont reconnu être au courant de la présence des produits et prétendent qu’ils ont poursuivi l’affaire après en avoir pris connaissance ou qu’il n’était pas de leur compétence de le faire. Depuis 2015 au moins, un expert en chimie a sensibilisé les autorités au danger de stocker les produits chimiques dans le port et les a invités à déplacer le matériel hors du port. Le rapport de HRW cite les hauts dirigeants notamment le président Michel Aoun, le Premier ministre à l’époque Hassan Diab et plusieurs autres ministres qui étaient informés des risques et n’ont pas pris de mesures.

Une justice manipulée

Les survivants de l’enquête et les familles des victimes ont demandé l’ouverture d’une enquête internationale en raison de leur manque de confiance dans le système judiciaire libanais. En effet, on note un manque d’indépendance judiciaire avec la non-levée d’immunité des hauts fonctionnaires. De plus, une série de défauts procéduraux et systémiques dans l’enquête nationale l’ont rendu incapable de rendre justice de manière crédible. 

HRW affirme que les arguments en faveur d’une enquête internationale n’ont fait que se renforcer. En effet, les juges qui ont été affectés pour enquêter se sont heurtés à la farouche opposition des partis politiques et hommes puissants du pays. 

Le premier juge libanais chargé de l’enquête, Fadi Sawan, avait jeté son dévolu sur le Premier ministre par intérim et trois anciens ministres, les accusant de négligence. Ils avaient ignoré les matières hautement combustibles stockées pendant 6 ans au port. Il s’est concentré sur la question que se posait une grande partie du Liban : qui est responsable d’avoir permis le stockage de 2750 tonnes de nitrates d’ammonium dans un entrepôt à la lisière d’une ville surpeuplée. Mais lorsque deux des anciens ministres ont déposé une plainte, alléguant que le juge Fadi Sawan avait fait preuve d’un manque de neutralité en chargeant les personnalités importantes d’apaiser le public, il a été retiré de l’affaire en janvier 2021. 

Selon le tribunal libanais, le juge ne pourrait être impartial parce que sa propre maison, comme celle de centaines de milliers d’autres Beyrouthins, avait été endommagée dans l’explosion. Sawan avait déjà porté des accusations contre 33 autres personnes, dont 25 ont été placées en détention. Mais la plupart sont des fonctionnaires subalternes du port, des douanes et de la sécurité. Lorsqu’il a convoqué le Premier ministre par intérim Diab Hassan et des anciens ministres pour interrogatoire, ils ont refusé en invoquant l’immunité de poursuite en tant qu’agent public. 

De nombreux responsables de toutes les lignes politiques et sectaires avaient appelé à la responsabilité après l’explosion, mais la plupart se sont ralliés contre le juge après qu’il a été inculpé par les hauts responsables en décembre 2020. Selon Diab et ses avocats, l’enquête de Sawan avait largement mis de côté les questions concernant la façon dont le produit est arrivé au port et les raisons de l’explosion du matériau. Jusqu’à ce jour, la propriété du nitrate d’ammonium reste incertaine. La destitution de Sawan montre la ligne rouge que les tribunaux ont tracée autour des politiciens. 

Une enquête sous fond de tension

Après la destitution de Sawan, qui n’a fait aucun commentaire depuis, les manifestants se sont rassemblés devant le ministère de la justice avec les photos des victimes. Un nouveau juge, en la personne de Tarek Bitar, a été nommé par le ministre de la justice de l’époque pour relancer l’enquête. Ce ministre, Marie-Claude Najm, avait souhaité une enquête internationale, mais s’y est par la suite opposé par d’autres hauts responsables politiques.

Les familles des victimes perçoivent le juge comme audacieux et consciencieux, mais il est perçu par l’élite politique comme une menace. En effet, ce jeune de 47 ans n’a aucune affiliation politique et n’est pas connu de la presse. Il a convoqué des politiciens d’un certain nombre de partis pour les interroger. Sa position ferme a conduit à des plaintes et des accusations de partialité de la part d’anciens ministres du gouvernement.

Cette fois, la Cour d’appel de Beyrouth a rejeté les demandes de destitution du juge Bitar de l’enquête. Les organisations de défense des droits humains des victimes ont publiquement soutenu Bitar favorisant ainsi sa réintégration après la suspension des enquêtes. Les deux ministres qui ont porté plainte, Ali Hassan Khalil, ancien ministre des Finances et Ghazi Zaiter, ancien ministre des Travaux publics, sont des députés du parti chiite musulman Amal, alliés du puissant mouvement Hezbollah. Ils sont les principaux accusés dans cette enquête avec le premier ministre par intérim Diab et l’ancien ministre de l’intérieur Nohad Machnouk. Ils sont accusés de négligence par les enquêteurs.

Le Hezbollah et Amal considèrent que l’enquête est hautement politisée et se concentrent étroitement sur leurs alliés. Selon M. Khalil cela menace de pousser le Liban vers la guerre civile. En octobre 2021, une manifestation organisée par les groupes chiites pour demander la destitution du juge Bitar a été la cible de tirs. Le bilan est de six personnes tuées et 32 blessées. Le groupe chiite a blâmé un groupe chrétien qui leur était opposé, la faction des forces libanaises, pour la violence. Mais le chef de la faction a condamné les violences et appelé au calme. Toutefois, l’incident a fait craindre un retour à un conflit sectaire comme dans les années 1975 à 1990.

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